« La perle Ca trù »
Un patrimoine musical à préserver
le Nha Nhac (musique de Cour de Huê), les gongs du Tây Nguyên et les Quan ho (chants alternés), c’est au tour du Ca trù, tradition musicale originaire du Nord du Viêt Nam, de venir frapper à la porte de l’UNESCO.

© A. Anisensel
Fascinant à plus d’un titre, le Ca trù devrait sans nul doute séduire ses juges qui auront, en 2007, à examiner le dossier « Le chant Ca trù des Vietnamiens » constitué par l’Institut de Musicologie (Viên Âm Nhac) sous le patronage du Ministère de la Culture et de l’Information, et à se prononcer sur la reconnaissance de cette traditioncomme « chef-d’œuvre du patrimoine oral et immatériel de l’humanité ».
Si le Ca trù a, pendant des dizaines d’années, pâti de la guerre, de l’idéologie et de la censure (avec une interdiction – non officielle – au Nord en 1954), il bénéficie actuellement de la politique de revalorisation des traditions culturelles. Il n’y a pas là contradiction pour le Parti au pouvoir, désormais convaincu de la nécessité de fortifier la culture pour défendre l’identité nationale contre les assauts de la globalisation.
Quoi qu’il en soit, la passion des musiciens et des auditeurs ne date pas d’hier et a su résister à un contexte politique parfois hostile. Tradition ancienne datant du XVe siècle au moins (il manque des preuves tangibles pour la faire remonter, comme certains l’affirment, au XIe siècle), le Ca trù est exécuté par un trio constitué d’une chanteuse qui s’accompagne au phach (planchette de bambou frappée à l’aide de deux baguettes en bois), d’un joueur de dan day (luth à trois cordes) et d’un joueur de trông châu (tambour dit « d’éloge »).
À première écoute, c’est la technique vocale et ornementale du dô hôt qui surprend le plus. Elle consiste, acoustiquement parlant, en un changement de mécanisme. Bien exécutée, elle doit donner l’impression de « verser des perles » (traduction littérale de « dô hôt »). D’où l’heureuse métaphore, attribuée par le regretté chercheur francophone Ngô Linh Ngoc, de « la perle Ca trù ». Cette technique est revendiquée comme une caractéristique incontournable du Ca trù par les chanteuses professionnelles, mais non par les chanteuses paysannes qui, passant leurs journées dans les rizières et ayant par conséquent peu de temps pour travailler leur voix, considèrent comme superflue cette ornementation.
Autre originalité : le double rôle du joueur de trông châu qui consiste à ponctuer les fins de strophes et surtout à souligner, en recourant à des formules de frappes définies, les passages qu’il juge bien chantés, bien joués et/ou bien composés par le poète. Ainsi, le joueur de tambour félicitera, par exemple, des ornements bien réalisés par la chanteuse et le joueur de dan day,ou encore un vers poétique propre, en reprenant les termes de Chu Manh Trinh, à « faire sursauter l’auditeur comme dans un rêve ».
Malgré ces originalités, le Ca trù demande un effort d’écoute et on peut se demander pourquoi des auditeurs sont si férus de cet art... À l’exception du hat noi « Hông Hông Tuyêt Tuyêt » connu des amateurs de Ca trù, tous ne comprennent pas, a fortiori lorsqu’ils sont chantés, les textes poétiques d’auteurs aussi célèbres que Duong Khuê, Cao Ba Quat ou encore Nguyên Công Tru. Les poèmes classiques contiennent parfois en effet des mots d’origine chinoise et des allusions littéraires tirées d’ouvrages chinois. On donnera ici l’exemple du hat noi le plus célèbre, « Hông Hông Tuyêt Tuyêt » sur un poème de Duong Khuê (1836-1898) :
Hông Hông Tuyêt Tuyêt (Ô Rose, Rose, Neige, Neige),
Il n’y a guère longtemps, vous étiez des enfants innocentes.
Quinze ans passent rapidement. Ce n’est pas très loin !
Je tourne ma tête et vous voilà devenues jeunes filles.
Du temps où j’étais un aventurier, vous étiez trop jeunes.
Maintenant vous êtes des jeunes filles en âge de vous marier, et je suis devenu un vieillard !
Cheveux blancs et joues roses sont embarrassés.
Je me rends souvent et avec plaisir à Thanh Son, la montagne verte.
Je suis toujours ivre et fou d’amour !
Qui a fait entendre les sons du luth duong tranh ?

© A. Anisensel
Mais le sentiment d’harmonie procuré par cette musique quasi « hors du temps » et contrastant avec le stress et l’agitation klaxonnée des villes, le raffinement de la « perle Ca trù », la nostalgie peut-être d’une époque où les lettrés jouissaient des arts d’agrément en même temps que d’une position sociale, ou tout simplement l’impression que cet art représente au mieux « l’âme vietnamienne » peuvent expliquer que le Ca trù conserve ses adeptes et attise la curiosité de touristes de passage ou de chercheurs.
Le Ca trù n’est pas seulement une musique de divertissement profane, mais il est également exécuté dans les dinh (maisons communales) pour les génies tutélaires ou dans des maisons de culte pour les ancêtres fondateurs du Ca trù. S’il est originaire du Nord, il s’est aussi implanté au Sud dès les années quarante, suivant dans leur exil des musiciens et des intellectuels.
En tant qu’ethnomusicologue et musicienne charmée par cet art, je m’intéresse à son devenir et aux moyens de le préserver dans un Viêt Nam qui n’est plus celui des lettrés et des mandarins. Deux problèmes actuels, à mon sens, mériteraient d’être soulevés : d’une part, la transmission du Ca trù qui s’effectue principalement dans le cadre restreint de la famille. La dissolution des corporations (giao phuong) en 1945 a probablement porté un coup à l’enseignement et à l’intégration du Ca trù dans la vie culturelle.
D’autre part, le répertoire du Ca trù, autrefois composé d’une quarantaine de formes musicales, est aujourd’hui réduit à quelques formes seulement, voire dans certains clubs de Ca trù à des « chants tubes » exécutés quasi invariablement d’une séance à l’autre. Un échange fréquent entre les différents clubs du Nord et du Sud permettrait, il me semble, d’élargir le répertoire de chacun, ne serait-ce que par l’émulation que provoqueraient ces échanges. Les compétitions d’antan, dont le but était de recruter, dans les corporations, des musiciens destinés à se produire aux grandes fêtes de la Cour, pourraient, dans ce sens, être restaurées. (Néanmoins, il faut souligner ici la difficulté de l’apprentissage d’un art très codifié exigeant un travail patient et rigoureux.)
Malgré, parfois, le manque de diversité du répertoire, les séances des clubs de Ca trù sont animées et les auditeurs ne sont pas les derniers à contribuer à cette joyeuse ambiance. En tant que chanteuse, joueuse de dan day et – à l’occasion – poète, j’ai moi-même souvent participé aux séances des clubs de Hanoi et du club de Saigon, expérimentant le double plaisir de la musique et de la poésie, et devenant involontairement un objet de curiosité pour les amateurs de Ca trù et les journalistes.
Je me suis également intéressée – dans le cadre du dossier à monter pour l’UNESCO – au travail effectué par l’Institut de Musicologie de Hanoi, à ses collectages abondants à travers tout le pays, mais aussi aux reconstitutions de fêtes liées autrefois au Ca trù, donnant lieu à des mises en scène et des costumes devant lesquels je n’ai pu m’empêcher de sourire : à la citadelle de Huê, pour la reconstitution du hat cung dinh (litt. : « chant du palais royal »), un « Empereur » était assis nonchalamment dans son trône, entouré de sa « Cour » et de « mandarins » toisant les musiciens et les danseuses ; ou encore au village de Dông Ngac (district de Tu Liêm, Hà Nôi), des « notables » âgés devaient, devant les caméras, se caresser la barbe ou lever plus ou moins vite leur tasse d’alcool de riz.
À travers la mise en valeur de leur patrimoine culturel, c’est finalement à une relecture de leur histoire que sont appelés les Vietnamiens. En quoi celle-ci est-elle influencée par l’idéologie ambiante, et comment y échapper pour dégager une vision plus conforme à la réalité ? C’est un défi pour le Viêt Nam que celui de replonger dans son passé et d’en extraire la « substantifique moelle » pour une modernité riche de ses acquis ancestraux. C’est pareillement un défi pour le Ca trù que celui de trouver sa place dans un Viêt Nam moderne, tout en restant fidèle à son héritage, à ce qui lui confère une haute valeur esthétique et peut-être même intemporelle...
Aliénor Anisensel
Doctorante en anthropologie musicale.